Ça a commencé il y a longtemps devant un ordinateur, un vieil ordinateur avec juste un traitement de texte et un écran défraichi. A cette époque je
n’étais personne, un personnage silencieux et invisible, inconnu des autres et ignoré de soi. L’ordinateur était là, improbable trouvaille qui trôner sur mon bureau sans que je ne parvienne à en
débusquer le sens ; je devais même éprouver une forme de timidité devant cette machine inerte. Elle était bonne à quoi ? Et moi je devais être bon à rien. Et puis ça à fait sens en moi,
comme émerge une pulsion au milieu de la conscience, comme une évidence qui soudain s’impose, écrire ; pas de la littérature mais quelque chose qui avait l’intuition du journalisme, de la
feuille de choux, du fanzine, du prospectus, du tract, l’intuition de l’écrit un peu sauvage qu’on jette à la face du monde et du lecteur. C’est né ainsi ; un après midi d’été avec quelques
amis pour se donner le prétexte du jeu et passer à l’acte. Mes premiers mots écris, ils sont vaguement engagés et surtout absurdes mais ils ont déjà le souci de s’agresser au lecteur, de
s’adresser sans violence mais avec insistance à la personne humaine. Cette feuille A4 noircie recto-verso de notre prose adolescente s’appellera Tran’quille Emyle et bien entendu la signature est
anonyme. Après que quelques tirages soient sortis de l’imprimante on attend que la nuit soit tombée et on se glisse dans les ruelles du village et déposer ce que l’on appelle notre
« journal » dans les boites aux lettres, sans quoi le geste d’écriture n’aurait pas été abouti. Les jours suivants nous espérons des réactions sans qu’elles ne viennent alors nous
recommençons. Cette fois nous sommes moins nombreux, ça doit être moins amusant pour les autres, reste pourtant les mêmes gimmicks dans la même prose, la même expédition nocturne, la même
attente. Et rapidement je me retrouve seul, comme je l’ai toujours été au fond, seul devant le clavier, seul derrière les mots, seul à noircir l’écran d’une écriture nocturne qui n’est jamais
automatique mais toujours inspirée, je suis pris au je. Sous couvert d’une signature inconnue moi l’éternel introverti abonné au silence je fais l’apprentissage farouche et empirique de la parole
écrite, de ces mots que l’on dit en les puisant en soi. C’est apprendre à écrire, dans tous les sens du terme, apprendre le goût âpre de l’écrit quand celui-ci se fait pamphlet ou expression
satyrique, la saveur enivrante d’une prose qui se fait insoumise et exacerbée quand l’emphase enivre ou qu’un monologue bien calibré touche en plein cœur la cible que l’on se fixe. Je continu
ainsi de nuit en nuit avec pour cœur de cible un minuscule lectorat à dérouler le fil de ma pensée à fleur de peau.
Je suis un lycéen de 15 ou 16 ans définitivement introverti, timide, seul, silencieux et solitaire et quelques fois malmené par la bêtise de ses
congénères. J’ai pour moi cette écriture nouvellement acquise comme un sport de combat, un salvateur exutoire. Un jour de terminale un prof fait circuler une feuille où l’on doit inscrire nos
adresses pour je ne sais plus quelle raison sans importance. Je suis au fond de la salle, seul à ma table. Quand la feuille arrive tout le monde l’a remplit, et dans un étonnant réflexe je décide
de noter ces adresses, pas toutes mais celles de ceux qui m’inspirent le plus de ressentiments et celle de celle qui m’inspire le plus de tendresse. Je sais dès lors que je tiens mon nouveau
lectorat. Je trouve vraiment excitante l’idée de pouvoir enfin puiser dans les ressentiments, les rancunes, la rancœur et l’amertume que j’ai à leur égare l’inspiration des textes que je
m’apprête à leur écrire. Je peux enfin m’attaquer à mon lectorat de front, de plein fouet, avec les mots aiguisés, la parole acerbe et le confort d’un l’anonymat. Prendre soin de poster les
lettres depuis des bureaux de poste lointains ne pouvant rien révéler de moi et attendre les réactions. J’attends une semaine, deux semaines, sans déceler de réactions, sans surprendre de
remarques chez ceux que j’ai choisie. Je recommence, je continu, je persévère, un nouvel envoi puis un autre encore, je continu parce que je sais qu’ils me reçoivent même s’ils ne disent rien et
cette idée simple d’écrire à des gens que je fréquente irrigue mon imaginaire. Jusqu’au jour où une de mes cibles parle, elle explique qu’elle reçoit de drôle de lettre et se demande si c’est
quelqu’un de la classe qui envoie cela. A partir de là tous ceux qui reçoivent mes écrits se dévoilent et débute la traque, la recherche de l’auteur. Moi je deviens une sorte de corbeau, je
découvre le plaisir de jouer avec mes lecteurs, avec les fausses pistes, avec les sous entendu et bien sûr le mensonge. Pouvoir voir les effets que provoquent mes mots m’enivre, assister à ces
discussions qui essaient d’analyser, de dépecer ma prose pour y déceler un indice et jouissif, je suis plus fort qu’eux, ils ne me trouveront jamais. D’ailleurs Je n’ai pas trop à mentir, on ne
me soupçonne quasiment pas. Tran’quille Emyle devient le sujet récurant de toutes les discussions et j’aime ça, j’adore, alors j’intensifie les envoies et emmène mes mots toujours plus loin pour
espérer faire mouche, faire trembler et ébranler l’ordre établit, ébranler leurs habitudes, ébranler leurs certitudes, ébranler leurs faux semblant. Cela durera ainsi jusqu’à la fin de l’année
sans que je ne me lasse, sans que l’on me découvre.
Viendra l’été, le silence, puis une nouvelle vie, l’université, la cité U et de nouveaux amis. Mais j’ai pris aux lettres anonymes, je me
débrouille très vite pour récupérer des adresses et je redeviens corbeau cette fois si un peu moins virulent mais plus amoureux, moins enragé mais plus engagé et toujours anonyme. Et toujours le
plaisir de jouer avec les lecteurs, se dissimuler, les manipuler toujours se rapport de force, toujours ce ils ne me trouveront jamais. Je deviens accros, capable de faire une heure de route pour
poster mes lettres d’une autres villes et brouiller les cartes, capable de faire une heure de route pour rentrer chez moi écrire une nouvelle lettre et refaire une heure de route pour rejoindre
ma chambre d’étudiant prenant soin d’envoyer mes lettres. J’aimais assister aux remous des mots dans le réel, observer la façon dont ils pénètrent les gens et agitent l’espace et le temps. Je
resterai silencieux et anonyme jusqu’à la fin de l’année, jusqu’à la dernière nuit du dernier jour où je glissais une dernière lettre sous la porte de ma lectrice favorite dévoilant mon identité
puis je disparaissais sans n’avoir plus jamais de nouvelles.
Je restais ce garçon silencieux, solitaire et introverti qui s’il n’avait pas eu la verve de ses paroles écrites contre des auditoires qu’il
jugeait hostile ne se serait jamais exprimé. Mais le goût de l’injustice et la sensation romantique de se trouver seul contre tous alimentait mes mots d’une inspiration brulante. L’idée de
confronter mes mots à un auditoire possiblement hostile s’enflammait sans demi-mesure. Arrêtant mes études pour une année sabbatique c’est l’époque où je découvrais internet. Après avoir
apprivoisé la machine ordinateur, cette caisse vide qui résonnée de mes écris je découvrais un média dont j’ai eu rapidement l’intuition qu’il serait le terrain de jeu idéal pour mon exploration
personnelle et intime de l’écriture viscérale. Le crépitement du modem 56k m’a rapidement conduit à écumer les tchats d’AOL non pour y discuter mais pour y voler des adresses mail, les copier,
les piocher au hasard dans la foule des internautes pour me constituer un carnet d’adresse d’anonymes tous potentiels lecteurs de ma prose. Je me suis alors mis à envoyer mes textes comme cela,
par envoi groupé, dix, vingt, cinquante, cent personnes, parfois plus, je balancer mes mots comme des pavés dans la marre du virtuel et là ce qui était bien c’est que dans le nombre il y avait
toujours des personnes pour répondre. Mes mots trouvaient écho et pouvaient rebondir. Bien sûr dans le nombre il y avait toujours des mécontents, des cons, avec qui les insultes fusées mais il y
avait aussi des personnes exceptionnelles pour des échanges enflammés. Parfois mes lettres anonymes se sont mues en correspondance privée, passionnée, enflammée et amoureuses mais je ne cessais
pas de lancer mes mots sur la foule. Tant et tellement que plusieurs fois j’ai été puni par AOL qui m’accusait de faire du spam, du vulgaire spam, alors j’essayer de tricher, multiplier les
comptes, morceler mes listes d’envois, pourtant j’ai fini par être radié mais ça n’a pas éteint ma flamme lyrique, mon envie pour la littérature de clavier, ma passion ces mots à la frontière de
l’intime, de la discussion, du discourt, de la rhétorique, de l’emphase déclamative et du pamphlet instinctif, viscéral, irréfléchi. Presque plus que le plaisir de l’écrit c’est l’impatience des
retours, des réactions qui m’animait, c’est l’échange, la confrontation de la parole face à la diatribe de la foule, le mot écrit, pensé, pesé, posé face aux ambages de la doxa. Il n’était pas
question de réseau social comme maintenant, non c’était la foule, l’arène, la place publique, c’était le chaos, la guerre, la jungle, le paradis et l’enfer, c’était vivant, vivace, coriace,
terriblement stimulant, c’était l’inconnu, la découverte, le temps des possibles et le temps des illusions à échafauder ou bien détruire selon de quel coté des mots j’étais. Et puis le temps, et
peu à peu j’ai cessé de larguer mes mots dans le hasard. Je n’ai jamais tout à fait cessé c’est juste devenu plus rare puis ensuite se ne fut que pour des amis, des connaissances, des personnes
consentante pour recevoir ces proses, mail collectif, à demi enflammé, à demi destiné mais toujours désireux d’une réponse, d’une réaction.
Et puis voilà vient les blogs, pas ce blog en particulier mais les blogs, puis mon premier, avec l’envie de retrouver les mêmes sensations que
celles que j'avais quand je lançais mes mots à l'abordage de la foule, le plaisir de publier face aux inconnus, alors y’a eu un blog sincère et naïf avec la même prose mais pas dans le même
contexte et puis j’étais devenu parlant, vivant et vivace, les mots n’avaient plus la même fonction, moins instinctifs et puis désireux de reconnaissance, de gloire et de séduction. Et puis il y
a eu un autre blog totalement faut, un fake comme on dit, j’y développais à la première personne la vie d’une jeune adolescente déroulant émois sexuels et provocation radicale et trouvant
rapidement un public conquis par la cette ingénue fantasmé dans mon esprit. Et puis il y a eu d’autres blogs, en dilettante distancié ou en sérieux sincère jusqu’à en arrivé ici, dans ces lignes.
Mais les blogs ont perdu une chose essentielle, il n’a pas un auditoire hostile, ou si rarement. Les lettres que j’envoyais et les mailings collectifs avaient un point commun ils étaient
intrusifs et cette intrusion rendez généralement l’auditoire plutôt hostile. Mais on vient sur un blog parce qu’on le veut, on le choisi, auditoire conquis et auteur qui se ramollit, au mieux on
cherche à séduire quand le blog se fait vitrine de soi. Et moi je suis nostalgique de l’époque où j’avais dans le sang le bouillon des mots comme le goût du combat.
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