On était jeune, je avais tout juste 15 ans - peut être moins, peut être plus, les souvenirs ne sont pas la chronologie de ma vie, seulement les traces - . C'est arrivé quelques années de suite,
au printemps, quand les nuits sont moins longues, plus claires, ni glaciales de l'hiver, ni étouffantes de l'été, juste fraîches. On se retrouvait, bande d'amis, garçons et filles hétéroclites,
pour passer une nuit dehors, nuit à la belle étoile, la belle affaire, la grande aventure. On partait pas loin, quelques centaines de mètres de la maison - avantage discret de la campagne que
d'offrir l'ailleurs à quelques pas de là -, avec pour bagages nos sacs de couchages, de quoi faire du feu, quelques grillades, mon poste radio cassette Philips, le blanc avec les haut-parleurs en
forme de boule, je crois qu'on écoutait Renaud, et pas une goûte d'alcool. On se posait là dans notre coin de nature en se foutant du moindre idéal écolo, juste pour le plaisir d'être là, on
faisait du feu, on attendait la nuit tomber, mangeait de la viande grillée et on s'amusait de rien, d'un rien, d'être-là, ensemble si je ne m'abuse. On jouait nos vies s'amusant autour du feu,
les pieds dans l'herbe, le torse aux étoiles, sur fond de musique - j'ai un souvenir précis, photographie sonore d'un instant dansé autour du feu sur la BO de Dracula le film de Coppola, on
jouait les loups garous -. On finissait par s'allonger, le feu couvait, la tête vers les étoiles on refaisait le monde, on explorait l'univers dans la banalité d'instants vécus mille ans avant
nous, mille ans après nous. Certains s'endormaient, d'autres voyaient le jour se lever. Y'avait trois fois rien, trois fois rien de relations humaines, d'échanges et d'instants indécisifs, mais
c'était là, à nous, à jamais à nous puisque gravé dans le souvenir.
Et voilà maintenant que je me souviens que ça m'interpelle, quand je vois ce souvenir à la lumière des soirées d'aujourd'hui, les mêmes gens avec 15 ans de plus, les litres d'alcool qui coulent à
flot et les âmes trop ivres qui touchent le fond, qu'y a t il de plus ? Y'a t il une plus value ? Un avantage ? Une raison à tout cela ? Il y a aujourd'hui tout juste trois fois rien de relations
humaines, ni plus, ni moins, ni mieux qu'avant mais aujourd'hui il y a tous les artifices - sans le feu -, le goût amer du whisky à moins que ce soit celui du superflu.
article pour répondre à Z la louve d'Indomestique
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