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Il y a longtemps que je ne me suis pas retrouvé ainsi adossé à mon œuvre, acculé par ma posture d'artiste. Triste sort n'est ce pas ? Je me retrouve avec un travail à produire, je dois une création (comme si l'on pouvait contraindre à créer), je me dois d'une création sans aucunes obligations, sans autres contraintes que le luxe de construire une œuvre et d'articuler mon mémoire autour. N'importe quelle œuvre. Juste une création dont je sois l'auteur, une carte blanche. Ca devrait être simple, attiser ma flamme d'artiste et mon seul souci devrait être de crouler sous les projets. Mais je suis de glace, glacé, comme pris par la banquise, dérivant lentement mais sûrement dans une infinie étendue brumeuse.
Cette carte blanche n'est pas un sésame, non, c'est plutôt une sorte de Erased Michelin et me voilà perdu, sans repères, artiste défroqué sans cardinaux errant au milieu de rien avec pour seul bagage mon encombrante prétention et mes illusions chancelantes. Je suis là, las, l’artiste à l'attitude artistique suspendue au dessus d'un précipice, celui de cette feuille blanche que je rempli d'idées noires en espérant, naïf, que ça conjurera la peur, remplira le vide.
Posture pathétique, éculée, ancestrale, celle de l’artiste au commencement, face à face avec soi même, à ma droite la volonté d’être un grand artiste, à ma gauche la peur de ne pas y parvenir. Et je reste planté là, trop lourd et trop las et peut être même trop lâche pour endosser l’héritage qui m'échoie. Je suis cet enfant égaré dans la nuit qui entend dehors les cris étranges de lointaines créatures. Ils résonnent à mes oreilles les noms glorieux de la photographie, de l'art, de la pensée tout droit issus d’une fantasmagorie mythologique, la mienne, avec un écho déformé, effrayant, ténue et tenace. Je suis un pantin sous la menace d’un Damoclès cyclope braquant sur moi son œil unique de Leica, un minuscule pantin qui tressaute quand résonnent les rafales. Mais l’art n’est plus un jeu d’enfant.
Soudain je me rappelle que parfois je m'imagine en Jeff Koons (pas pour un supposé talent, mais pour le prestige, l'apparat, l'aura médiatique en guise d'auréole) pape de pacotille régnant sur le monde de l'art. Si lui a réussi alors je le peux aussi, le postmodernisme a au moins ça de bon, il décomplexe les prétentions artistiques autant qu’il malmène le bon goût.
Cette pensée rassurant mon ego j'ai lancé mes idées en nombre, extravagantes, provocantes surtout, et plus généralement absurdes, abstraites, abyssales, de véritables projets fast-food, forcément séduisants parce que gavés aux arômes de synthèses ; ça y est je suis l'industrie culturelle à moi tout seul, homme orchestre de ma propre cacophonie dont au final j'épargnerai le monde d’un étalage grotesque.
Oui, je me lance d’un coup sec, rejouant la fulgurance, comme si soudain la foudre m’avait frappé en m’offrant l’inspiration descendue du ciel. Une sorte de théophanie artistique vengeresse et imbue d’elle-même, mes projets pleuvent, violents et provocants, et je suis sûr d’avoir raison. Je vais révolutionner le voyeurisme, non encore mieux je vais déverser des litres d’eau juste pour les gaspiller, oui monsieur, un gaspillage conscient et orchestré, c’est bien cela ; un gaspillage terroriste, je vois déjà d’ici les photos, les litres d’eau qui s’écoulent sur la place de la Concorde, sur la plage de Miami ou sur le parking désert d’une zone commerciale un dimanche. Ca y est je palpite, je suis Jeff Koons, je suis le roi, je suis génial. Durant un temps en tout cas, enfin juste un instant.
Très vite, trop vite, je me prends dans la gueule l’âpre réalité, elle est petite, pathétique, ridicule, minuscule, risible, naïve et c’est ça le pire, oui naïve, elle me renvoie à ma naïveté. Alors j'ai vite fait de donner à ces projets fast-food une tonalité bio, j’ai fais d’eux des projets bio 100 % fétus de pailles naturelles auxquels je mets le feu. La fumée me rend amer, acre, anxieux, révélant mon incapacité à égaler mes envies.
Elle était donc là la peur, première, primale, primaire, ancestrale, celle de la comparaison. Ce n’est pas du regard des autres que vient cette peur, encore moins de leur jugement mais de mon propre regard, mon propre jugement. Peur de comparer mes prétentions et mes actes, mes intentions et ce que peinent à incarner mes œuvres. J’ai beau être malmené par mes affects, afficher des prétentions artistiques, je n’en garde pas moins tout près de la surface de ma conscience une forme de lucidité sur ma pratique, une connaissance que j’imagine assez juste de ses limites. Mais que faire ? Les refouler assez longtemps pour pouvoir m’engager dans un projet dont je voudrais le rayonnement au-delà de mes limites ? Ou alors les accepter, les aborder fièrement ?
Pas la peine de me jouer le refrain des théories universitaires sur l'art et la création. Si je conviens à en reconnaître la pertinence elles me paralysent, m'effraient et me fascinent. D’accord le postmodernisme est une hydre sans visage qui avec ses mécanismes a phagocyter notre société, d’accord le monde de l’art est un poste avancé de cette idéologie, bien sûr, moi aussi je constate la fin des valeurs et l’émergence d’un grand n’importe quoi dans l’art. Mais putain merde qui je suis, ou est ce que je suis dans cet ordre des choses ? Artiste libre ou simple élément de contrôle social, infime rouage d'une industrie qui m'ignore. Plus je le sais, moins j'ai envie d'avancer.
Alors à quoi bon éclairer mes lanternes ? Au final je suis tiraillé par deux forces antagonistes, le poids du système et celui de ma prétention. Il est facile de dénoncer le système pour celui qui ni appartient pas. Mais moi ? Comment puis je dénoncer un système auquel j’appartiens, un système sans qui mon art n’existerai pas ? La schizophrénie est elle la seule porte de sortie ? Parce que oui, bien entendu que j'emmerde Jeff Koons, le monde de l'art et la reconnaissance, bien entendu que j’aspire à créer du sens critique qui permettrait au spectateur de s’enrichir mais j'emmerde aussi ceux qui m'ont mis à cette place, les théoriciens, le hasard, le destin et le déterminisme social.
Je voulais faire de la photo comme témoignage de mon libre arbitre, mais si cela n'existe pas, n'est plus possible maintenant que je suis éclairé, alors la seul chose qui me reste à faire c'est de tout faire péter. Et tant qu'à faire sauter la photographie autant le faire avec plaisir, foutre de grands coups de pied dans la photographie en éructant sauvagement.
Je me suis pris au mot, j'ai suivi cette idée au pied de la lettre. J'ai attrapé un appareil et je lui ai donné un grand coup de pied l'envoyant valdinguer dans la rue, je l'ai suivi et je l'ai frappé un autre coup, encore et encore jusqu'à ce que je me sente mieux.
Mais la rancœur est tenace, alors j'ai pris un autre appareil, je l'ai posé face à moi, j'ai pris un marteau et je l'ai frappé, encore et encore jusqu'à ce que je me sente mieux.
C'était primaire, primal, instinctif, mais ça faisait des photos, c’est devenu mon projet, mon œuvre, ma démarche, ma pratique parce que cette pratique me donne l’impression d’échapper à tout cela. C’est le moyen que j’ai trouvé pour faire de la photo sans faire de la photo, forme d’expression nihiliste qui reflète parfaitement mon ressenti. Un art de guérilla, plein de violence et de dépit tourné contre mon médium ; la photographie, contre son acteur ; le photographe.
Une façon de me désengager de ma pratique tout en conservant l’exercice, l’expérience. Je ne peux pas dire si c'est beau mais pour moi c'est de l'art, et tel était mon but, faire de l’art, et je laisse la masse seule juge de cet état de fait. Bon c’est peut être de l'art mais ça ne va pas bien loin, l'art défouloir est jubilatoire mais je reconnais que j'ai du mal à en dégager un style, une théorie d’art. Si je décide de laisser de coté cette pratique explosive, c’est parce qu’elle ma faite avancé, un grand pas, un petit pas, bref une étape sur ma route, j’ai retrouvé le goût de la photographie.
J’imagine bien que mes allers retours affectif vis-à-vis de la photo sont grotesque pour qui les observe avec recul, mais c’est dans ce processus que je renais. Je suis arrivé à un point où je ne me sens pas capable de proposer un projet crédible en tant qu'œuvre photographique alors que j’éprouve la volonté de le faire. Ma dernière piste alors c’est moi, plonger en moi pour rouvrir les vieux dossiers pleins de mes images et m'y vautrer. Des images banales, instinctives compulsives, obsessionnelles, ratées, anecdotiques, des images faites sans y penser, juste parce que j’en avais envie. Je remonte le flot de ces photos sur des semaines, des mois, des années, à la recherche d'un je ne sais quoi, d'une chose profondément enfouie sous ma surface dans les bas fonds de mon être et qui surgirai des entrailles couverte de boue et de mes viscères, qui viendrait se poser sur moi comme le nouveau né sur le ventre de sa mère, avec une évidence suffisamment forte pour solder tous mes doutes.
Je remonte le flot de cette soupe originelle de ma pratique pour retrouver la source. Je bute enfin sur l’impression d’une cohérence, des images qui s’articulent les unes aux autres et qui étaient là n'attendant que d'être exhumés de mon intarissable flot de photogrammes. Des pieds, des chaussures, des photos simples, frontales, ces corps saisis par des cadrages mutilants, des pieds, des mollets, à peine une jambes, tous entrain de marcher fouler le sol du japon au Sénégal ou chez moi, toujours des pas justes assez proche pour être photographié, tout juste assez proches pour qu’ils me remarquent.
Drôle de jeu, c’est comme une ponction dans le réel qui prélève un morceau de fétiche presque anodin, en tout cas anonyme. Des images dépareillées, éparpillées, atomisées je pressens pourtant dans ce chaos qu’il y a du sens sous cet aspect éclectique. Oui, une logique, une cohérence, un je ne sais quoi qui fait sens, qui fait tenir ensemble ces images. En cherchant à comprendre je suis parts à la découverte de l'œuvre dont l’auteur inconnu habite en moi, série après série, je cherche à comprendre, le sens, le style de cet autre moi.
C'est à ce moment que je fais la prise de conscience dramatiquement banale, dont je ne suis ni le premier ni le dernier à faire, mais qui reste essentielle, qu’il est vain, inutile et pathétique de chercher à engendrer une œuvre d'art ex nihilo, de créer avec pour seule motivation faire de l'unique, du nouveau, du seul. Je comprends enfin ce qu’il se joue en moi depuis toujours ; c’est quoi la posture d’un photographe ? Je comprends mieux, je comprends enfin le sens d’une filiation, le sens de la photo documentaire.
Je renais, oui une renaissance, une naissance, artistique je l’entends, je m'émerveille comme un gamin, je jubile de jouer avec la photo documentaire. Ne plus être seul, pas dans la solitude mais dans cette idée éculée de l’avant-garde. Appartenir à d’autres dont il est admis qu’ils font référence. Découvrir cette appartenance, cette inscription à un registre qui qualifie ma pratique.
Je ne suis pas seul, sensation agréable de se poster dans le giron confortable de mes pères. Il y a dans le regard que je porte alors sur mes photos un feu qui fait le deuil de mon égocentrisme, de mes prétentions et mes illusions révolutionnaires et j’entrevoie la cohérence d’une œuvre. J’ai tout à faire, apprendre, apprivoiser, approprier, il faut que j’explore encore, que je m’accoutume à cette sensation nouvelle, je ne vais pas exploser, me répandre, me disperser, je vais conserver mon attention sur ce fétiche, la chaussure, qui semble avoir autan canalisé mes peurs que focalisé mon attention. Les contours de l’œuvre qui se dessinent sont encore flous, mes mots se trahissent je vais me taire et retourner penser, préciser ma prochaine étape.
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