Les voyages forment la jeunesse ; c'est que l'on dit quand justement on ne sait pas quoi dire. Mes voyages à moi forment ma genèse, en voyage j'ai l'esprit alerte et plus avide qu'à l’accoutumer
(même s'il faut se méfier des accoutumances). Dans cet état les idées fusent, très facilement, fussent-elles pertinentes ou pas, je vibre et le bouillonne, je brouillonne et parfois même
j'écris. Quand j'étais en voyage à Madagascar, après quelques jours à me repaître de la misère urbaine, à me glisser dans quelques quartiers pauvres puis ayant traversé une campagne sans age et
sans époque, croisant milles visages j'étais plein de choses à dire, prétentieuses et ambitieuses bien sûr. Alors j'ai ébauché un article qui commençait comme cela :
"Ici Ana s'appelle Misère, son emprise s'étiole et sa prison s'effondre. Les douces lettres d'Ana, ses tendres prières, ses prétentions au bonheur, tout son
coeur, sa logique destructive, son envie restent lettres mortes bien rangées dans un cahier qu'ici personne n'a les moyens de s'offrir. Ana peut bien venir roder sur le corps affamé des jeunes
filles des quartiers habillées de Misère elle n'y aurait rien à gagner et tout à perdre. Tout au plus elle pourrait bader avec envie ces corps maigres par raison d'état car ici sa cousine Misère
emmerde les calories, le jeûne, la balance, le sport, les os et la peau. On ne mange pas c'est tout, l'assiette est vide, l'avenir aussi, ici on marche c'est ainsi, des heures, des kilomètres et
on n'y pense pas pour ne pas sombrer dans le désespoir. Quel gâchis n'est ce pas Ana ? [...]"
Le texte continuait ensuite en déblatérant sur ces jeunes filles devenues mère très vite, indistinctement femmes enfants mères filles, et sur ces endroits coupés du monde à l'abris
d'hypothétiques influences néfastes, bref rien que des choses très consensuelles d'une pédance écoeurante et d'un ennui pathétique. Mais je suis revenu dans la capitale, j'ai marché encore dans
les rues et j'ai croisé des jeunes femmes anorexiées. J'ai compris que là bas comme ici les jeunes filles, petites Barbies couleur caramel, se font aussi abuser et voler leur virginité par
d'imperturbables violeurs, là bas comme ici Ana offre à certaines jeunes femmes un refuge, rempart illusoire contre la crasse des autres. La misère ne protége pas de soi. Alors mon bel article
est tombé à l'eau et a coulé à pic. Cet article je ne l'écrirai pas.
Je suis con parfois.

















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